Depuis une semaine nous avons un nouveau chauffeur de bus.
La première fois qu'il s'est arrêté à ma station, j'ai vu immédiatement, avant qu'il n'ouvre ses portes, que le gars était spécial.
Lunettes noires, casquette, et bras gauche nonchalamment relevé au dessus de la tête, il avait l'air tout droit sorti de tôle.
J'ai dit "l'air."
Je sais, ce n'est pas sa faute .
Mais la mine patibulaire dénotait tellement par rapport à l'intérieur de son bus. (ça ne peut être que son bus à lui , acheté avec un héritage quelconque, ou gagné lors d'une tombola, parce que...)
Les portes s'ouvrent et on a à peine le pied sur la première marche, que l'odeur nous envahit.
Le cousin de la famille Adams fait brûler de l'encens dans son(?) bus.
Vous le croyez, ça?
La surprise passée on regarde alentours et on découvre un lit de faux sapins tout le long de son pare-brise et des petites décos kitshissimes, enfouies dans la guirlande (de Noël en
l'occurence).
Et en fond sonore, la radio bien sûr, comme dans tous les bus, avec de la musique orientale.
Enorme! Je trouve ça énorme !
J'ai tellement envie de me marrer quand je prends son bus.
Mais je ne me marre pas, le mec n'a vraiment pas l'air drôle, ni romantique d'ailleurs, ni rien qui fasse penser que ce type a des sentiments.
Et pourtant.
Peut-être l'a-t-on puni ?
Voilà pourquoi il se cache derrière la casquette, derrière les lunettes, derrière son bras !
Il est mort de honte !
On la puni parce que ...peut-être parce que quand il conduit, on a envie de gerber après deux tournants, tellement il les prend "secs".
Et qu'on s'attend à ce que le véhicule se plie en deux.
De toute façon être chauffeur d'une ligne intérieure à Modiin EST une punition en soi.
Parfois nous ne sommes que deux ou trois là dedans et quand il est plein à craquer, on est dix.
Pendant tous le trajet, nous croisons deux voitures et un vélo au plus.
Et aux heures de pointe, cinq voitures se suivent parfois.
Les rues montent et descendent sans cesse, comme la chenille à la foire.
Nous avons trois chauffeurs avec chacun "leur" bus.
Tous portent des lunettes noires et on pourrait croire au retour des Blues Brothers.
Tous ont l'air de se faire ch..., mais un seul répond à mon "bonjour" et à mon "bonne journée".
Mais le plus effrayant reste le parfumeur.
Perso, j'ai horreur de l'odeur de l'encens, mais je ne lui dirai pas, hein.
Bientôt je ne prendrai plus ces bus, mon oulpan se terminant dans une semaine et le suivant se déroulant à Tel Aviv.
Je ne retrouverai plus la dame du dimanche à l'accent ensolleillé du Maroc, si contente de me parler en français.
Ni celle du lundi, mardi et jeudi, à l'accent américain, qui fait des ménages chez les riches.
Ni les sales gamins qui vont eux aussi à l'école, et qui vous écraseraient plutôt que de vous laisser monter.
Je prendrai sans doute le train pour aller à Tel Aviv.
A la rencontre d'autre gens.
Et ça m'enchante.
Guilad n'est toujours pas rentré dans sa famille.